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Mélody Belgherbi

Pourquoi avoir choisi l'anthropologie ?

Comme nombre d’entre nous, j’imagine, je me posais beaucoup de questions sur nos modes de vie, notre société et j’avais ce besoin fondamental de comprendre ce qu’il se passait ailleurs dans le monde. Venant d’un milieu social où je n’avais pas accès à la culture, j’ai grandi avec une soif d’apprentissage et de découverte. Très tôt, au collège, j’ai fait des recherches et j’ai découvert le domaine de l’ethnoécologie. Puis au lycée, j’ai eu comme enseignante la fille de l’ethnologue Michel Perrin, que j’ai pu rencontrer. Nos discussions m’ont confortée dans l’idée que je voulais vraiment suivre ces études. La relation au monde du vivant était un sujet qui me passionnait depuis longtemps déjà et l’anthropologie écologique me semblait être le domaine d’étude parfait. J’aime aller à la rencontre des personnes, être à l’écoute des autres et apprendre ! En ça, l’anthropologie me convenait parfaitement car la découverte d’une nouvelle culture, d’une nouvelle langue, nécessite d’être dans l’apprentissage en permanence. De plus, travailler avec des humains exige un bon sens relationnel et beaucoup d’empathie. Tout cela me plaisait énormément ! 

Quel a été votre parcours après l’obtention du master ?

Pendant mon master, je suis partie faire mon terrain au Zimbabwe dans un village Nambya. Avec eux, j’ai travaillé sur la médecine vétérinaire locale (connaissances des zoonoses et des modes de transmission entre faune sauvage et animaux domestiques). J’ai aussi étudié les perceptions locales du dérèglement climatique. 

Après avoir obtenu mon master, j’ai commencé une licence de Swahili à l’Inalco pour comprendre le fonctionnement des langues bantoues (le Nambya est une langue bantoue mais aucune université ne proposait l’apprentissage de cette langue). Pendant deux ans, j’ai donc appris le Swahili à l’Inalco et le Nambya chez moi ! 

Etant donné que je voulais continuer en thèse au Zimbabwe, maîtriser le Nambya me paraissait une bonne idée. 

A côté de tout ça, je travaillais sur mon sujet de thèse et ma candidature pour une bourse doctorale. Je ne l’ai pas eue. 

Ce fut un échec très douloureux. Sans financement, impossible pour moi de continuer car ma famille ne pouvait pas m’aider financièrement, et je ne me voyais pas encore faire des petits boulots tout en partant pendant des mois au Zimbabwe. 

J’ai alors décidé de m’inscrire au Muséum National d’Histoire Naturelle pour faire un nouveau master (Environnement, dynamique des territoires et sociétés) et démarrer une nouvelle recherche. J’ai changé de terrain, je suis partie au Kenya où j’ai eu plus de facilité pour communiquer avec mes informateurs (en swahili). J’ai travaillé dans un village Taita sur le vaste sujet des conflits Homme-faune et notamment sur la cohabitation avec les éléphants. Ensuite, j’ai voulu candidater pour une bourse doctorale au Muséum. Cependant, on m’a fait comprendre que c’était très compliqué et qu’il y avait peu de chance de l’obtenir. Je sentais que les portes se fermaient peu à peu.

Puis le Covid est arrivé. Cette période a été bénéfique car j’ai pu m’arrêter, prendre du recul, réfléchir à ce qui comptait pour moi et dans quelle direction je voulais aller. 

J’ai compris que ce qui m’intéressait vraiment ce n’était pas tant la recherche anthropologique que l’expérience sensorielle du terrain, les relations que j’avais créé avec les familles, la vie en zone rurale, les savoirs et savoir-faire paysan. La découverte du Zimbabwe et de la vie en brousse ont été une révélation pour moi. Je me sentais à ma place pour la première fois de ma vie. Ma place c’était la campagne, en Afrique ou en France.

J’ai pris la décision difficile d’arrêter la recherche et avec mon compagnon (qui est professeur d’ethnologie à l’Inalco) nous avons décidé de nous installer à la campagne, dans le Périgord Noir. 

Pouvez-vous nous décrire votre occupation actuelle ?

Je ne sais pas si je peux parler de métier car je n’en vis pas encore. J’ai créé une micro-entreprise d’animation pédagogique/scientifique pour enfants et adultes. En Dordogne, j’ai rencontré un pisteur qui organisait des ateliers d’initiation au pistage. J’avais commencé à me former au pistage lors de mes terrains ethnographiques. Mes amis m’avaient appris à reconnaître les traces des lions, hyènes ou éléphants pour s’en protéger. Ma rencontre avec le pisteur périgourdin ainsi que mes trois ans d’expériences quotidiennes de vie en forêt m’ont permis d’étendre mes connaissances et ainsi d’être capable de pister les animaux de ma région. Je propose aujourd’hui des ateliers de découverte du monde animal (savoir lire les empreintes et autres indices de présence, reconnaître les chants d’oiseaux, l’éthologie, l’automédication chez l’animal…) mais aussi des ateliers de vulgarisation scientifique (préhistoire – paléontologie- anthropologie). 

De plus, avec mon compagnon nous travaillons notre terrain de manière à en faire un éco-lieu. Nous mettons en pratique des anciennes techniques paysannes, comme la construction de terrasse en pierres sèches pour planter des arbres. Nous nous intéressons aussi aux nouvelles hybridations d’arbres fruitiers (résistants au dérèglement climatique) et commençons à en planter sur notre terrain (exemple : yuzu japonais). Cette année je vais me former à l’archéologie expérimentale (tannage de peau, fabrication d’objets avec des matières animales) pour étoffer ma proposition d’atelier pédagogique. 

Est-ce que vos y utilisez ce que vous avez appris à Nanterre ?

Bien sûr ! Je propose des ateliers pédagogiques sur le thème de la nature. Au cœur des ateliers, j’apporte des réflexions sur la notion de « nature » et ce que les anthropologues en disent. J’essaie d’amener les participants à se poser des questions sur leur propre rapport à ce qu’ils appellent la « nature ». J’apporte aussi des connaissances sur les relations Homme-faune à travers le monde. Je propose en fait une vulgarisation de l’ethnoécologie tout en apportant des connaissances pratiques pour suivre, repérer et identifier les animaux. De plus, je suis toujours en contact avec mes amis Zimbabwéen et Kényan. J’ai le projet de retourner au Zimbabwe pour continuer mon apprentissage du pistage auprès de mes amis qui sont depuis devenus guide safari ou rangers. 

Aussi, je mène toujours des enquêtes ethnographiques auprès des paysans de ma région pour comprendre l’histoire des relations entre les Hommes et la faune et flore de cette campagne. Ces savoirs et savoir-faire nourrissent mes ateliers. 

Que vous a apporté votre formation en anthropologie à Nanterre ?

Pour moi, la formation en anthropologie à Nanterre est en fait une double formation ! L’apprentissage de l’anthropologie m’a ouvert sur un univers de connaissances très vaste. J’ai aussi appris à poser un regard analytique sur le monde. Cette formation m’a permis d’organiser ma pensée, de développer des réflexions et de savoir comment mener une recherche. 

Ensuite, le terrain ethnographique. Pour moi, c’est une autre formation car il permet de découvrir et de s’imprégner d’une autre culture, d’autres manières de penser et d’habiter le monde. L’ethnographie permet de découvrir de nombreux domaines de recherche/ compétences / savoir-faire. Dans mon cas j’ai découvert la technique du pistage, la botanique, l’éthologie, la médecine vétérinaire, la gestion des conflits homme-faune, la médecine traditionnelle, la chasse traditionnelle à l’arc, les constructions d’habitats naturels, le bushcraft. 

Un souvenir, une anecdote à partager sur votre formation à Nanterre ?

Je suis très heureuse d’avoir suivi cette formation et surtout d’avoir eu l’opportunité de pouvoir faire mon terrain au Zimbabwe. Ça a changé ma vie : merci ! 

Un conseil à donner aux étudiants d’aujourd’hui ?

La formation en anthropologie est passionnante et ouvre sur un monde de connaissances immense. Mais gardez à l’esprit que c’est très difficile d’en faire son métier, même si on donne tout pour. 

Cependant, soyez à fond, choisissez bien votre terrain car il peut vous mener sur des voies que vous n’imaginiez pas au départ. Mon compagnon dit qu’à partir du moment où l’on se met en route, il se passe toujours quelque chose. Soyez ouverts aux rencontres et propositions que vous trouverez sur votre chemin. Prenez le temps de savoir ce dont vous avez besoin, ce qui vous rend heureux. La carrière universitaire n’est pas la seule voie possible. 

Profitez de votre terrain et n’oubliez pas de vous amuser !