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Séverine CABAZAN

Pourquoi avoir choisi l'anthropologie ?

Fille d’agriculteurs, je suis depuis toujours passionnée par le vivant, et en particulier par les différentes représentations du monde, représentations éminemment politiques au sens grec du terme, dans lesquelles nos pratiques nourricières s’insèrent. Je ne souhaitais pas entrer en école d’ingénieur après mon baccalauréat, estimant ne pas avoir le recul réflexif nécessaire pour faire un bon usage des notions agricoles techniques et concrètes qui rempliraient ces années. Je suis donc partie en Prépa de Lettres, une autre façon d’appréhender, de penser et de danser avec le vivant, après avoir hésité avec une double-licence ethnologie-sociologie. La poésie, la puissance du Verbe, sa plasticité, la puissance du Sens là où la logique s’arrête, m’ont profondément nourrie et transformée, et ont aggravé ma curiosité naturelle.  Les weekends, je lisais sur l’agroécologie. Après deux années d’études et un burn-out, je me suis retrouvée les mains dans la terre, à mettre mes convictions grandissantes à l’épreuve du réel. Deux années après la création de cette micro-ferme maraichère et arboricole, confrontée au manque de nourriture intellectuelle et relationnelle, en plein Covid, j’ai repris mes études, effectué une troisième année de Licence en Lettres Classiques à la Sorbonne, et me suis questionnée sur la suite à donner à ce parcours qui n’avait plus rien de rectiligne. Les hasards de la vie m’ont emmenée dans une yourte, à Nanterre, en Woofing sur la Ferme du Bonheur. Dans le même temps, le souvenir de cette vieille double-licence en ethnologie-sociologie me revenait, et des recherches m’ont rapidement permis de réaliser qu’après des études de Lettres Classiques, la seule université de France qui ouvrait ses portes pour une intégration immédiate en Master d’Anthropologie était … celle de Nanterre, que je traversais chaque matin depuis deux semaines, vidée de ses étudiants en distanciel. Le parcours « Anthropologie, philosophie, éthologie » raisonnait avec les aspirations de mes études de Lettres ; c’est pourtant le parcours en Ethnologie Générale, où l’envie d’aller explorer d’autres visions agricoles m’appelait, que j’ai intégré.

Quel a été votre parcours après l’obtention du master ?

Mon terrain a pu être extrêmement difficile, parfois même violent. L’écriture de mon mémoire a pourtant été une révélation. L’idée de la recherche avait germé. Un autre Master me faisait de l’œil depuis quelques années,  le Master Agroécologie, Connaissances, Territoires et Société d’AgroParisTech. En stage en Corse pendant 6 mois avec l’INRAE, auprès d’éleveurs bovins de la vallée du Taravo et dans le but d’étudier leurs représentations des zoonoses, et en particulier de la tuberculose bovine, j’ai pu mesurer à quel point le Master en Anthropologie m’avait laissé une trace durable, forte, et pertinente.

Pouvez-vous nous décrire votre occupation actuelle ?

Depuis un peu moins d’un an, je travaille pour une petite association de Dordogne, Neotopia. Comme souvent dans les petites associations, je suis un couteau-suisse. J’effectue la communication interne, la communication externe, la recherche et les dossiers de subventions et d’appels à projets, l’animation des Conseils d’Administration, des Assemblées Générales, l’organisation générale, la finalisation des comptes-rendus, le réseautage et le développement des liens avec le monde institutionnel, la représentation sur des évènements, le développement d’une formation pour éducateurs spécialisés sur la prostitution des mineures, la recherche immobilière et la coordination des devis en fonction des besoins, l’appui au développement et à la mise en route des 4 pôles de l’association. Neotopia propose actuellement de l’Education à l’Environnement, et est en cours d’acquisition d’un lieu pour y installer une ferme agroécologique et pédagogique, un lieu de vie intergénérationnel pour ainés autonomes et jeunes de l’Aide Sociale à l’Enfance en séjour de rupture, et un tiers-lieu de Santé. 

Ce poste est le fruit d’un hasard, la rencontre d’une amie avec le second salarié de Neotopia au Sommet de l’Agroécologie, et une prise de contact avec envoi de CV, parce que ce dernier avait justement étudié l’Anthropologie à Nanterre quelques années plus tôt et que la coïncidence était trop belle pour la louper. 

Je commence également à me poser la question d’une thèse en recherche-action, en France, auprès du monde agricole, parce qu’il n’est jamais trop tard pour ce projet.  

Est-ce que vos y utilisez ce que vous avez appris à Nanterre ?

Bien sûr, et, tout comme mes études de Lettres, ce que j’ai appris me nourrit bien au-delà de mon poste actuel. Certaines postures d’écoute, le recueil d’une foule de données indispensables à la description ethnographique (la « monstration »), le développement de mes capacités analytiques, ne peuvent qu’aider lorsque l’on travaille au contact d’un groupe où -et il me semble que c’est le propre de l’associatif- il s’agit davantage de trouver sa place en tant qu’individu, donner du sens à sa trajectoire de vie, se réaliser, que d’avoir une activité collective productive et rémunératrice

Que vous a apporté votre formation en anthropologie à Nanterre ?

L’Anthropologie a nourri ma soif de rencontre sous toutes ses formes et m’a appris à toujours me remettre en route là où prend racine la tendance à imaginer la réalité de l’Autre. C’est sans doute l’une des postures du chercheur : mettre des questions là où nous souhaiterions mettre des réponses. Agrader la densité du réel, la densité des représentations et des Mondes, percevoir l’absence de Vérité absolue, permettent de naviguer avec plus de facilité dans les rencontres. Il n’existe pas beaucoup de formations où nous sommes invités à échanger, réfléchir, nous confronter, à des intérêts et curiosités si divers. Quelle richesse que celles d’étudiants passionnés, pris aux tripes par des sujets si différents, qui vivent des terrains souvent intenses, et qui arrivent à se retrouver autour d’une réflexion sur ce qu’ils veulent donner à connaitre ce qu’ils ont perçu, vu, entendu, senti, compris ou cru comprendre. 

 

Un souvenir, une anecdote à partager sur votre formation à Nanterre ?

Ces deux années ont été jalonnées de moment heureux, d’apprentissages enrichissants. Toutefois, trouver un sujet de mémoire et un directeur ou une directrice a été, pour moi, un réel parcours du combattant. Parce que je n’étais jamais allée au Bénin, et pas même sur le continent africain, mon souhait de partir a pu me valoir des retours violents. La recherche en anthropologie est un espace où se retrouvent des passionnés, viscéralement, et où le professionnel et le personnel se chevauchent et parfois se confondent bien plus que dans d’autres corps de métiers, portés par des visions de l’Autre pouvant être fortement divergentes ; cette configuration est un facteur qui, me semble-t-il, permet l’éclosion de conflits d’ego, lesquels ne doivent pas arrêter celles et ceux qui souhaitent aller au bout de leur projet, de leur apprentissage

Un conseil à donner aux étudiants d’aujourd’hui ?

Depuis que j’ai quitté Nanterre, j’ai souvent entendu résonner dans mon esprit, notamment lors de mon stage en master d’Agroécologie, le « go for it » énergique qu’a pu me répéter un nombre incalculable de fois mon directeur de mémoire, Eric Garine, Beaucoup ont perdu confiance en cours de rédaction de mémoire ; l’objet anthropologique peut être très difficile à saisir, sembler trop vaste. Pourtant, tous, même perdus face à des carnets de terrain d’une trop grande richesse, des doutes tout aussi imposants et l’angoisse de ne pas être à la hauteur de la confiance qui a pu nous être donnée sur le terrain, nous avons quelque chose à transmettre, si l’on renonce à un perfectionnisme immobilisateur.