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Maddyson Borka

Pourquoi avoir choisi l'anthropologie ?

Je dirais que j’ai choisi l’anthropologie plus par rapport à une curiosité initiale pour une aire culturelle. Depuis l’adolescence j’étais très attirée par le Grand Nord et avais très envie d’y aller (car j’ai toute ma famille paternelle qui vit dans le Nord des Etats-Unis et j’aimais beaucoup m’y rendre pour les fêtes). Je ne savais pas spécialement quoi faire comme métier mais je savais que j’aimais apprendre et découvrir de nouvelles choses. C’est ensuite par l’apprentissage de la langue à l’Inalco et par la lecture que des études en anthropologie sont devenues une évidence. 

Quel a été votre parcours après l’obtention du master ?

A la suite de mon master en anthropologie (en 2015), j’ai pris une année sabbatique. L’enchaînement des deux cursus (à l’inalco et à Nanterre), plus les petits boulots pour payer mes dépenses et mettre de côté pour mon voyage de terrain de M1 m’avaient épuisée. J’avais besoin de prendre du temps pour réfléchir à ce que je voulais faire par la suite. J’adorais ce que j’avais entraperçu de la recherche en master mais savais que poursuivre dans cette voie est difficile (peu de moyens financiers et humains dans les universités, peu de postes, doctorats longs etc.). Aussi, mon voyage chez les Inuits, bien qu’inoubliable à plusieurs niveaux, m’avait fait douter qu’il s’agisse d’un choix de terrain judicieux si je voulais commencer une thèse (les terrains arctiques coutent une fortune démesurée). Après cinq ans à lire sur les Inuits, j’avais aussi envie de voir autre chose. J’ai donc travaillé pour mettre de côté puis je suis partie faire un tour en Amérique du Sud pendant quatre mois. C’est lors de ce voyage que j’ai découvert le lieu sur lequel je travaille depuis 2016, la région du Lac Titicaca en Bolivie et plus précisément l’île de la Luna (Isla de la Luna). Je retrouvais dans les Andes tout ce qui m’attirait dans le Grand Nord (hormis la neige), le froid, le vent, des grandes étendues etc. J’ai rencontré des habitants de l’île du Soleil (qui fait face à mon terrain actuel), qui étaient ravis de savoir qu’une étudiante en anthropologie s’intéressait à la culture aymara qui était selon eux peu mise en avant par rapport aux vestiges incas qui jalonnent les îles et que des centaines de touristes se pressent pour visiter chaque jour (un peu moins depuis le covid). A mon retour en France, j’ai vu que la langue aymara était très peu décrite, il existe quelques dictionnaires et grammaires mais rien à voir avec l’abondance de documentation que l’on peut trouver pour l’inuktitut, idem pour les travaux anthropologiques. J’ai donc décidé d’en faire mon nouveau terrain. Sauf qu’avant d’entrer en doctorat, je souhaitais acquérir des compétences solides en linguistique et en description de langue (car ce qui m’intéressait, c’était les pratiques langagières et l’anthropologie linguistique). J’ai donc repris un nouveau master, de 2016 à 2018 à l’Université Sorbonne Nouvelle co-habilité avec l’Inalco lors duquel j’ai rédigé deux mémoires portant sur la grammaire de l’aymara. A la suite de ce master, j’ai commencé ma thèse en anthropologie linguistique, à l’Université Paris Nanterre. 

Pouvez-vous nous décrire votre occupation actuelle ?

Je suis doctorante en septième année en anthropologie linguistique à l’Université Paris Nanterre (LESC-EREA) et à l’Inalco (CERLOM). J’enseigne l’anthropologie et majoritairement l’anthropologie linguistique au département, mais j’ai aussi enseigné à l’Université Sorbonne Nouvelle (des cours de sociolinguistique, de méthodologie de terrain etc.) et aussi un petit peu à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE). Je compte terminer ma thèse pour 2025 et souhaiterai ensuite poursuivre mes activités de recherche et d’enseignement en tant que maîtresse de conférence.

Est-ce que vos y utilisez ce que vous avez appris à Nanterre ?

Étant donné que je suis toujours en doctorat d’anthropologie et que j’enseigne au sein du département depuis près de sept ans, la réponse ne peut-être que positive. Mais même au-delà de mon travail de recherche et d’enseignement et du savoir théorique acquis lors de la formation, ce que le master en anthropologie m’a apportée a transformé ma personne et les façons que j’ai d’interagir avec le monde. Il y a bien sur des compétences assez explicites à une formation en SHS comme savoir lire et analyser un texte, être à l’aise à l’oral, développer son esprit de synthèse etc. Mais il y a aussi ces compétences moins évidentes comme l’empathie, la bienveillance, la curiosité et l’esprit critique qui pour moi font aussi partie de ce que l’on apprend quand on fait de l’anthropologie. 

Je n’ai pas parlé des compétences acquises par l’ethnographie sur le terrain mais c’est aussi un pan très important. En tant que jeune fille de vingt et quelques années se rendre seule sur des territoires reculés, parfois pas du tout touristiques, en ne parlant presque pas la langue, c’était des mois de véritable catharsis. Mes expériences de terrain ayant toujours été très positives grâce aux personnes que j’ai rencontrées ici et là, j’en ai tiré une forme de confiance et de sérénité dans le bon déroulé des épreuves futures. 

Que vous a apporté votre formation en anthropologie à Nanterre ?

Je suis intimement convaincue qu’un cursus en anthropologie participe à transformer le regard que  l’étudiant.e peut avoir sur le monde et sur lui-même. Il n’y a pas de retour en arrière après un cursus en anthropologie. La formation apporte selon moi énormément et je ne saurais proposer une liste exhaustive. Bien sur l’ouverture d’esprit et l’esprit critique sont certainement deux piliers que la formation permet d’acquérir et qui suivront ensuite les étudiant.es tout au long de leur vie peu importe leur(s) futur(s) métier(s). Pour ce qui est de l’ouverture d’esprit, une qualité qui me parait en ressortir serait peut-être le fait de chercher systématiquement à situer les événements au sein de contextes multiples et enchâssés, ce qui chez moi se traduit par une forte empathie envers les expériences d’autrui. Du côté de l’esprit critique, la rigueur de la formation, qui passe par la lecture de nombreux textes suivis de discussions en groupes permet aussi selon moi de développer une forme de recul sur les informations que l’on peut recevoir au quotidien. Les étudiants sont encouragés à décrire et commenter l’argumentation des auteur.es des textes qui leurs sont proposés ce qui peut aider dans un tas de situations de la vie quotidienne, en particulier de nos jours avec l’abondance de paroles médiatiques et politiques sur les réseaux sociaux et la propagation de fake news.

Plus spécifique à Nanterre, il existe un certain esprit de promo. Nous nous connaissions personnellement au sein du master, ce qui faisait que nous nous voyions en dehors des cours, ne nous sentions pas isolés, on se relisait les uns les autres et je trouvais ces relations aussi enrichissantes que les cours que nous commentions lors des pauses café ou des apéros. Aussi, les enseignants étaient très proches de nous. Nous en voyions certains en dehors des cours, que ce soit pour partager une pizza à la fin d’un séminaire, ou lors des événements organisés par le département. Les discussions officieuses que nous pouvions avoir avec eux lors de contextes informels étaient souvent l’occasion d’en apprendre beaucoup sur le métier d’anthropologue de façon très concrète. 

Un conseil à donner aux étudiants d’aujourd’hui ?

Je leur conseillerai de voir leur formation en anthropologie comme un véritable moment de vie unique, de profiter de chaque instant de découverte, de ne pas brider leur curiosité, de mettre autant que possible la peur de l’échec de côté au profit de l’enthousiasme qu’ils et elles peuvent avoir pour des questions, des lieux, des personnes, des rencontres, bref pour ce qui fait qu’on se soit lancé en anthropologie en premier lieu. Plus spécifique à nos jours, je leur conseillerai de toujours mettre en avant la compréhension d’autrui par le dialogue plutôt que de s’enfermer dans des postures de principe. De se méfier de leurs propres certitudes et de ne pas craindre la contradiction, mais au contraire de s’enfoncer dedans pour parfois mieux comprendre des enjeux qui nous dépassent de prime abord.