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Sorélia Kada

Pourquoi avoir choisi l'anthropologie ?

Au lycée, j'ai suivi un parcours en sciences économiques et sociales, j'avais une enseignante en philosophie qui poursuivait également des études en anthropologie à Nanterre. J’ai découvert les travaux de Pierre Bourdieu, Margaret Mead, Lévi-Strauss... Cela a été une véritable révélation ! Cela a complètement modifié ma façon de me représenter le monde. Je me souviens encore de la découverte d’un passage Evans-Pritchard chez les Nuer. Pour assurer une filiation, une femme stérile pouvait devenir socialement un homme.

En outre, je me sentais également nulle part à ma place et j’ai trouvé dans l’anthropologie un lieu de réconfort. J’aimais lire et j’avais besoin de comprendre le monde qui m’entourait.

Quel a été votre parcours après l’obtention du master ?

Pour être parfaitement honnête, je ne savais pas trop quoi faire après l’obtention de mon diplôme car je n’avais pas de représentations de trajectoires professionnelles, en dehors du milieu de l’enseignement et de la recherche. J’ai d’abord pris un « boulot alimentaire ». J’avais envie de faire mes preuves et d’acquérir très vite les outils de communication institutionnel, notamment le montage de dossiers. J’ai commencé à démarcher quelques cabinets de conseils. Je rédigeais une à deux lettres de motivation par mois en ciblant quelques cabinets de conseil sur lesquels j’avais pris le temps de faire des recherches précises afin de comprendre leur histoire, leur champ d’intervention, leurs méthodes, etc.

C’est comme cela que j’ai été recrutée en tant que consultante dans un cabinet d’études spécialisé en conseil et évaluation de politiques publiques. J'ai été amenée à répondre à des appels d’offres de collectivités territoriales, des bailleurs sociaux, des observatoires, entre autres structures. Cela m’a permis de développer de nombreuses compétences professionnelles et surtout de m’ouvrir à des champs d’activité insoupçonnés : le dialogue social en entreprise, les enquêtes de climat social, les diagnostics sur les risques de santé au travail... Cette première expérience professionnelle a été difficile mais très formatrice. J’ai pu ensuite rebondir facilement sur un autre projet professionnel où j’ai réussi à retrouver du sens dans le travail mais aussi à me retrouver en tant qu’individu. Je sais maintenant que j’ai des compétences recherchées et je ne suis plus du tout inquiète sur mes perspectives futures.

Pouvez-vous nous décrire votre occupation actuelle ?

Je suis chargée de mission dans une collectivité territoriale où je participe à la mise en œuvre de politiques publiques dans le champ éducatif. Une des missions que j’ai particulièrement appréciée a été par exemple de piloter des projets stratégiques découlant d’engagements de mandat de l’équipe municipale notamment la promotion des cours durables dans les écoles pour lutter contre les îlots de chaleur. J’ai piloté des groupes de travail en mobilisant les services concernés (voirie, patrimoine, services techniques, espaces verts) pour identifier et proposer des scenarii comprenant les implications financières, politiques, techniques, calendaires différentes. Ainsi, il fallait accompagner le politique à statuer sur des points stratégiques et d’opportunité économique.

En ce moment, je participe à une réflexion globale sur ce que la collectivité propose à la jeunesse en fragilité. Cela passe par exemple par le fait d’accompagner des familles qui ne sont pas à l’aise dans les démarches administratives, par exemple, vers des dispositifs de « droit commun » (des séjours pour partir vacances, des inscriptions à des activités sportives), la mise en projets d’éducation artistique et culturelle auprès de jeunes qui ont une faible estime d’eux-mêmes à l’école pour leur proposer d’autres leviers d’épanouissement... 

Le lien avec le politique n’est pas simple à gérer en tant que technicienne du service public mais je crois avoir trouvé une posture d’équilibriste qui me permet aujourd’hui de défendre ma vision et mes valeurs tout en évoluant dans un écosystème contraignant. Aujourd’hui je sais que si les contraintes sont trop pesantes, je peux aller ailleurs. J’aime mon métier parce qu’il me permet de garder un lien de proximité avec les usager·e·s, de me sentir utile et de défendre un service public de qualité.

Que vous a apporté votre formation en anthropologie à Nanterre ?

Pour illustration, j’ai élaboré différentes études dont une auprès d’usagers·e·s et des agent·e·s de la Ville de Paris qui avait pour objet d’investiguer les enjeux d’accessibilité de l’offre municipale auprès de certains publics. En ce sens, j’ai mobilisé des méthodes issues des sciences sociales notamment des entretiens qualitatifs individuels avec des agent·e·s ville (sport, culture, petite enfance) et des habitant·e·s pour analyser les mécanismes du non-recours, et des pratiques au sein des services. Cela m’a amenée à piloter des groupes de travail avec les usager·e·s mais également des groupes mixtes entre usager·e·s et agent·e·s des services concernés en vue de dégager des pistes d’améliorations concrètes et réalistes sur le court, moyen et long terme. Cette mission m’a permis d’expliciter des réalités et des besoins des usagers en vue d’appuyer le donneur d’ordre dans l’évolution de son offre de services. Je n’aime pas trop cette question autour de l’utilité de la formation et de la manière dont on peut remobiliser des méthodes issues de sciences sociales dans d’autres contextes professionnelles. Pour moi, c’est avant tout des lunettes pour voir et comprendre le monde d’où l’on est. Avec une formation en sciences sociales exigeante, un domaine d’expertise (un master sur un sujet en lien avec le domaine éducatif, la santé, l’environnement…), quelques stages ou expériences de terrain dans des structures en lien avec le sujet de mémoire, des opportunités professionnelles se présenteront aux futur·e·s candidat·e·s.

Un souvenir, une anecdote à partager sur votre formation à Nanterre ?

Je me suis inscrite en première année de licence d’anthropologie en 2005. Je suivais dès octobre un TD « introduction à l’ethnologie » encadré par Virginie Milliot. Le programme était passionnant et revenait sur des notions comme le « temps », « l’espace », « le genre », à partir de textes comparatifs produits, par Levi-Strauss, Bourdieu, Sayad, Malinowski. La découverte de ces extraits de livre s’inscrivait néanmoins dans un climat social en France très tendu. Il y avait eu des nuits de « violences urbaines » déclenchées par à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois. J’avais grandi dans un quartier populaire de Seine-Saint-Denis. J’étais bouleversée par ces décès. Virginie Milliot a articulé le traitement médiatique de cette « actualité » autour d’une réflexion plus globale sur la situation sociale dans les quartiers et banlieues populaires, sur le contrôle de l’espace public d’une certaine jeunesse…Je me souviens qu’elle se référait souvent à un de ses enseignant·e·s qui avait beaucoup compté pour elle : Jean Métral. Je voudrais la remercier à mon tour pour ce qu’elle crée et continue à créer auprès des étudiant·e·s par ses enseignements, son écoute et ses échanges.

Un conseil à donner aux étudiants d’aujourd’hui ?

J’ai envie d’insister sur le fait de profiter de ces années d’études à Nanterre. C’est un moment de respiration inouï dans le monde dans lequel vous vivons. Etudier les sciences sociales c’est avoir un espace qui valorise le savoir comme source d’émancipation, avoir du temps pour militer, permettre de faire des rencontres de personnes de tout horizon. Je sais que nous ne sommes pas tous égaux sur notre rapport à l’avenir et que cette insouciance que je prône peut paraître provocatrice. Je viens d’un milieu très modeste et j’étais inquiète pour mon devenir professionnel. A posteriori, l’université a constitué pour moi un espace de réflexion et de déconstruction très important. Il ne faut pas se laisser décourager par les discours ambiants sur le manque de perspectives professionnelles qu’offrent les filières en sciences sociales. 

Si c’était à refaire, je me réinscrirais sans hésiter en anthropologie. Il y a des étudiant·e·s qui ont des formations moyennes pour ne pas dire médiocres et qui ne se posent pas la question de leur légitimité sur le marché du travail. Les étudiants en sciences sociales ont de nombreuses compétences (capacités d’écriture, d’argumentation, de synthèse, d’écoute, de décentrement…) qu’il est très facile de pouvoir ré-exploiter dans un cadre professionnel. Le plus dur c’est de savoir ce que l’on a envie de faire et de trouver son premier emploi. C’est la raison pour laquelle je souscris totalement à la démarche engagée par Viginie Milliot de recenser et visibiliser des parcours professionnel·l·e·s d’ancien·ne·s étudiant·e·s d’anthropologie. Cela permettra à de nombreux étudiant·e·s de se représenter leurs possibilités et d’en imaginer aussi d’autres. Les jeunes diplômé·e·s en sciences sociales ont de nombreu·ses·x allié e·s dans le monde du travail, des employeur·e·s qui privilégieront les formations en sciences sociales. Soyez confiant·e·s, ne vous limitez pas dans vos projets.