Adeline Herrou
J’ai choisi de m’intéresser à la Chine, avant de choisir l’anthropologie. Un peu par hasard, en quelques sortes. J’ai commencé à apprendre le chinois au lycée et j’ai eu l’occasion de me rendre en Chine, en classe de première, grâce à un voyage linguistique qui m’a donné envie de mieux comprendre cette société. Par la suite, j’ai fait le choix de l’étudier sous l’angle de l’ethnologie, car c’étaient les dimensions sociales, culturelles et humaines qui m’interrogeaient.
Au niveau du master, j’ai pris pour sujet de mémoire le taoïsme, qui est, pour dire les choses simplement, la religion autochtone chinoise, ce qui a signifié aussi de me former aux études taoïstes, en plus des études chinoises, mais ma dominante a toujours été l’anthropologie. Je suis partie poursuivre mon apprentissage du chinois à l’université à Pékin puis conduire ma première enquête, pendant plusieurs mois, centrée sur un temple d’une petite ville de province, au sud du Shaanxi, en Chine centrale. Après le master, j’ai fait un doctorat : je suis repartie faire du terrain en Chine. J’ai eu la chance d’avoir un financement de thèse (pendant trois ans), ce qui m’a permis de me consacrer à mes recherches. Puis, après ma thèse, en 2002 je suis devenue chercheuse au Centre National de la Recherche Scientifique, CNRS.
L’anthropologie est un métier qui a plusieurs facettes très différentes, certaines que je préfère plus que d’autres, mais il les faut toutes. Il y a ces moments où on est sur le terrain, loin de chez soi, en immersion ailleurs et ce sont des moments particulièrement précieux et passionnants. En Chine, je suis dans une relation presque d’intimité avec les gens, on est à deux, à trois, on crée des rapports de confiance, je fais l’expérience d’autres façons de vivre et de penser, et c’est clairement la partie que j’aime le plus. Le reste du temps en France, il y a aussi cette partie que j’adore, où il s’agit de reprendre tout ce qu’on a pu observer et de le décrypter, le traduire, le comprendre. On est pris également par d’autres activités qui font partie du métier, comme transmettre, exposer les résultats de nos recherches dans des séminaires ou des colloques, échanger sur des thématiques communes avec des collègues, diffuser nos avancées dans la connaissance au plus grand public dans la société civile, donner cours -ce n’est pas une obligation pour les chercheurs, pour ma part j’en donne un-, suivre des étudiants puis des doctorants, prendre part aux tâches administratives, et si l’ensemble fait parfois beaucoup, ça reste très intéressant, et on ne fait jamais la même chose. J’aime beaucoup écrire et le point fort du métier, c’est cette liberté énorme qu’on a. Au départ, ça peut paraître difficile d’accéder au métier d’ethnologue : comme il n’y a pas d’agrégation, il faut nécessairement faire un doctorat. Puis il faut passer des concours, mais une fois qu’on les a réussis, on nous fait confiance et on a carte blanche. La recherche fondamentale nous offre la possibilité de suivre nos intuitions, d’étudier ce qui fait sens pour nous sans se soucier de ce à quoi cela va aboutir. Elle nous autorise à faire des détours, y compris par d’autres sociétés -je suis récemment allée au Japon- ou par d’autres sujets même s’ils paraissent de prime abord éloignés de nos recherches. Si on est convaincu que c’est pertinent et que cela permet de comprendre les gens que l’on a rencontrés, alors ce sera intéressant. Depuis quelques années, j’ai aussi commencé à filmer pour tenter de restituer mes recherches autrement, les rendre plus accessibles mais aussi montrer ce que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer.
L’anthropologie à Nanterre m’a permis d’apprendre à faire du terrain long, dans un même lieu, en parlant la langue de nos interlocuteurs, et ensuite à l’analyser. Je pense que c’est cela que j’ai appris. Parce que faire du terrain ça n’est pas juste aller quelque part. La méthode des ethnologues est très spécifique. Observer les gens suppose de parvenir à les décrire et pour cela de sélectionner ce qui est important, de « transformer des anecdotes en faits ethnographiques » pour reprendre le nom d’un cours à Nanterre. On doit saisir comment ils pensent, décaler notre propre pensée, et même parfois penser contre nous-même. J’ai beaucoup appris sur cette démarche et sur les cadres de pensée qui la sous-tendent. Cela m’a également permis de lire les références théoriques qui permettent d’analyser ce qu’on a vu, dans une perspective plus générale, en comparant avec ce que d’autres populations vivent ailleurs.
J’ai le souvenir d’au moins deux professeurs qui parlaient avec une telle passion qu’on avait l’impression qu’ils étaient, au fil du cours, de plus en plus animés, pour finir à la fin des deux heures presque transportés par ce qu’ils racontaient. Je me rappelle que non seulement je trouvais ça très intéressant, mais j’étais impressionnée par leur manière d’en parler, en résonance avec une expérience vécue.
Si j’avais un conseil à donner aux étudiants de master, c’est de choisir un terrain d’enquête qui vous intéresse d’un point de vue personnel, mais aussi un endroit où vous vous sentez bien, c’est quelque chose de très important. Je conseillerais également d’apprendre une langue qui vous intéresse dès le début des études en anthropologie.