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Tristan Quemener

Pourquoi avoir choisi l'anthropologie ?

En commençant mon parcours à Nanterre, je savais par avance que je souhaitais m’orienter vers l’anthropologie. À l’époque il n’existait pas encore de parcours complet en licence, je suis donc passé par une licence de sociologie. Ce qui m’a poussé à choisir l’anthropologie, c’est à la fois une bonne et une mauvaise raison. Une forme de fascination de l’explorateur. Un volonté de voyager. Après mon bac, j’ai vécu deux ans en Espagne et c’est à ce moment-là, alors que je vivais de petits boulots, que des lectures comme Levi-Strauss, Descola ou Jean de Léry ont structuré un imaginaire fantasmé de l’Amazonie, il faut l’avouer, puisque ma vision était alors fortement teintée d’exotisme.

Quel a été votre parcours après l’obtention du master ?

J’ai commencé une thèse en anthropologie à l’EHESS. Après deux ans de terrain en Amazonie péruvienne, et pour payer mon loyer, j’ai passé en parallèle le concours de lettre-histoire géographie que j’ai obtenu. Puis, j’ai abandonné la thèse lors de mon recrutement au sein du journal Fakir au sein duquel je travaille actuellement encore en tant que directeur général.

Pouvez-vous nous décrire votre occupation actuelle ?

En tant que directeur général de Fakir, mon métier est à la fois passionnant et extrêmement polyvalent. Il ne se résume pas à une seule fonction mais touche à tous les aspects de la vie du journal. Tout d’abord, j’écris des articles : c’est la base de notre métier et ça reste pour moi une priorité. Chez Fakir, on s’efforce de produire un journalisme engagé, rigoureux et ancré dans le terrain. Mais au-delà de l’écriture, je suis également chargé de la gestion quotidienne du journal. Cela inclut, par exemple, la gestion des ressources humaines : veiller à l’organisation de l’équipe, recruter lorsque c’est nécessaire, et s’assurer que chacun trouve sa place dans notre petite structure. Je gère aussi les finances du journal, ce qui est un défi permanent pour un journal indépendant comme Fakir. Ça passe par le suivi des comptes, la recherche d’investissements pour garantir la pérennité du projet et la mise en œuvre de la stratégie financière. À tout ça s’ajoute la gestion des Éditions Fakir, notre maison d’édition qui nous permet de publier des ouvrages en lien avec nos valeurs et nos combats. Je suis aussi en première ligne pour traiter les procédures juridiques, notamment les procès pour diffamation qui peuvent être intentés contre nous. C’est un aspect du métier qui demande de la vigilance, une bonne préparation et un soutien constant de nos équipes juridiques. En parallèle, je travaille sur la stratégie à moyen et long terme du journal pour assurer son développement et anticiper les défis futurs, qu’ils soient financiers, éditoriaux ou techniques. Cela va de pair avec la gestion de la ligne éditoriale, en collaboration avec le rédacteur en chef, pour que Fakir reste fidèle à son identité tout en s’adaptant aux évolutions du monde. Enfin, je supervise la communication avec notre directeur de la communication pour garantir que nos messages, nos combats et nos enquêtes atteignent le public. En somme, c’est un métier où il faut jongler entre l’écriture, la gestion humaine et financière, la stratégie et les imprévus du quotidien.

Est-ce que vos y utilisez ce que vous avez appris à Nanterre ?

J’utilise quotidiennement les compétences acquises lors de ma formation en anthropologie, et en particulier les méthodes ethnographiques, qui sont au cœur de mon travail d’enquête journalistique. L’ethnographie, avec ses outils comme l’observation participante, les entretiens approfondis et l’immersion sur le terrain, est essentielle pour mener des enquêtes journalistiques de qualité. Dans un journal de presse écrite indépendant comme Fakir, qui s’attache à donner la parole aux invisibles et à révéler des réalités souvent ignorées, ces méthodes me permettent d’aller au-delà des apparences. Cette approche anthropologique m’aide à créer un journalisme de proximité, en prenant le temps d’observer, d’écouter et de comprendre le quotidien des personnes que je rencontre. C’est un travail de terrain qui exige patience, rigueur et une capacité à construire une relation de confiance, en bref, de l’ethnographie de qualité. De plus, l’attention portée aux contextes culturels et sociaux, ainsi que la capacité à analyser des phénomènes dans leur globalité, me permettent de traiter des sujets complexes avec nuance et profondeur. Dans un journal indépendant comme Fakir, où l’engagement est fort et où chaque enquête a vocation à questionner le pouvoir ou à mettre en lumière des injustices, ces compétences me sont particulièrement précieuses pour produire un travail rigoureux et ancré dans la réalité. En somme, la formation en anthropologie, et plus spécifiquement l’ethnographie, m’apporte des outils essentiels pour pratiquer un journalisme d’enquête humain, précis et engagé, fidèle à l’esprit de Fakir.

Que vous a apporté votre formation en anthropologie à Nanterre ?

Un autre rapport à l’autre et à l’ailleurs pour commencer. Comme je l’écrivais pour la première question, mon imaginaire était, avant mes études en anthropologie, teinté d’exotisme. Ensuite, et pour être un peu plus complet, ma formation en anthropologie à Nanterre m’a apporté des connaissances pluridisciplinaires qui enrichissent à la fois ma compréhension des sociétés humaines et mon approche des réalités contemporaines. D’un point de vue philosophique, j’ai appris à réfléchir de manière critique sur des notions fondamentales comme la culture, l’identité, l’altérité et l’humanité ou la non-humanité. Cette approche m’a permis de déconstruire les évidences et d’interroger les représentations

que l’on se fait des autres et de soi-même. Ensuite, grâce aux apports sociologiques, j’ai acquis des outils pour analyser les dynamiques sociales, les structures de pouvoir et les rapports d’inégalité. La sociologie m’a donné une compréhension plus fine des interactions sociales et des systèmes dans lesquels elles s’inscrivent. Par ailleurs, la formation ethnographique, pilier central de l’anthropologie, m’a doté de méthodes rigoureuses comme l’observation participante, l’enquête de terrain et les entretiens approfondis. Enfin, la diversité des approches théoriques enseignées à Nanterre m’a permis de croiser plusieurs perspectives disciplinaires, rendant mon regard plus nuancé et critique face aux phénomènes sociaux. Cette capacité à articuler des savoirs anthropologiques, philosophiques et sociologiques constitue une véritable force pour analyser le monde complexe et en constante mutation dans lequel nous vivons. En somme, cette formation m’a apporté des compétences analytiques, méthodologiques et réflexives essentielles pour comprendre la diversité des sociétés humaines et leurs transformations.

Un souvenir, une anecdote à partager sur votre formation à Nanterre ?

Difficile d’en choisir une tant cette période a été riche en moments marquants. Mais je ne peux pas commencer sans évoquer les nuits passées sur les pelouses de la fac, ou celles passées sur le toit de la Maison de l’Étudiant, en toute illégalité et en contrevenant aux principes élémentaires de sécurité (à ne pas reproduire). Ces moments, entre discussions passionnées sur nos cours d’anthropologie, réflexions sur l’état du monde et partages plus légers, et il faut bien le dire, légèrement arrosés, symbolisent pour moi l’esprit de Nanterre. C’est dans ces instants-là, à la fois simples et intenses, que j’ai compris l’importance de la réflexion collective, et qu’à la fac, l’apprentissage académique ne se fait pas uniquement dans le cadre du cours, mais aussi dans un cadre informel, un espace de vie, d’échanges et de construction personnelle.

Un conseil à donner aux étudiants d’aujourd’hui ?

Si je devais donner un conseil aux étudiants en anthropologie aujourd’hui, ce serait avant tout de persister et de s’engager pleinement dans ces études, malgré le contexte actuel qui peut sembler décourageant. Nous évoluons dans une France où les moyens pour l’éducation supérieure et la recherche sont constamment réduits, où les attaques libérales contre les sciences sociales se multiplient, et où une forme d’extrême droitisation de l’opinion publique prend de plus en plus d’ampleur. Dans un tel contexte, il est plus important que jamais de voir des étudiants se tourner vers les sciences sociales, et particulièrement vers l’anthropologie. Vous avez un rôle essentiel à jouer : développer des contre-arguments solides, porter un regard éclairé et nuancé sur les situations sociales, culturelles et politiques, et offrir des outils pour comprendre et déconstruire les discours dominants.

Refuser d’investir massivement dans la recherche, c’est prendre le risque de laisser la discipline aux seuls bourgeois, qui, eux, n’ont pas à s’inquiéter de payer leur loyer à la fin du mois. Il ne s’agit pas de stigmatiser ceux qui ont les moyens, mais de souligner que la recherche ne peut pas être accaparée par une seule classe sociale. Si elle perd en diversité sociale, elle perd aussi en diversité de pensée, or c’est précisément cette richesse-là qui nourrit les sciences sociales. Limiter cette pluralité, c’est tuer la recherche.

Enfin, il ne faut pas se mentir : la recherche en sciences sociales est aujourd’hui moribonde.

Il faudrait un investissement massif de l’État. S’engager dans ce domaine, c’est accepter de mener un combat qui dépasse largement le cadre de la discipline elle-même. C’est un engagement politique, intellectuel et social. Étudier l’anthropologie aujourd’hui, c’est choisir de s’armer pour mieux comprendre le monde, mais aussi pour mieux résister aux pressions et aux discours simplificateurs qui gagnent du terrain. Alors, persévérez. Votre regard, vos travaux et votre engagement sont nécessaires. Vous portez en vous la possibilité d’une pensée libre, critique et capable d’éclairer des chemins alternatifs pour demain. Ah, et aussi (surtout peut-être) un mal très commun chez les étudiants en anthropologie – et plus largement dans le monde de l’écriture ou de la recherche – est celui de l’autoflagellation. Cette impression persistante d’être moins capable, moins bon que les autres, de ne pas mériter sa place… c’est quelque chose que nous sommes nombreux à ressentir.

 

Encore aujourd’hui, quand j’écris des articles et que je n’en vois pas le bout, il m’arrive souvent d’être victime du syndrome de l’imposteur. C’est une sensation insidieuse, difficile à chasser, et l’on n’en guérit jamais totalement. Mais il est essentiel de comprendre que ce sentiment n’est pas purement individuel : il est souvent le produit de structures sociales inégalitaires, où plusieurs formes de domination se croisent.

L’intersectionnalité permet justement de montrer comment ce sentiment peut être exacerbé lorsqu’on se trouve au croisement de plusieurs systèmes d’oppression : être issu d’un milieu populaire, être une femme, être racisé ou appartenir à une minorité, par exemple. Se retrouver dans un espace académique, intellectuel ou professionnel historiquement façonné par des classes privilégiées et des profils dominants, c’est parfois se sentir illégitime, comme si l’on n’avait pas le droit d’être là. Ce doute, loin d’être une faiblesse personnelle, est donc aussi un produit des structures sociales qui perpétuent ces mécanismes d’exclusion ou d’invisibilisation. En prendre conscience, c’est déjà résister. Savoir que l’on n’est pas seul à ressentir cela et que ce sentiment touche beaucoup d’entre nous, même ceux que l’on que l’on admire, permet de ne pas sombrer dans l’isolement.