Stéphane Rennesson
Comment j’en suis arrivé là ? Mon intérêt a commencé jeune, ponctué par différentes lectures au fil des âges. Tout d’abord fasciné par les mythes et légendes de l’Amérique du Nord, j’ai participé à un concours qui consistait en l’invention de sa propre légende amérindienne, à l’âge de 11 ans. Cela a constitué ma toute première ouverture à l’anthropologie si on veut. Je dois ensuite mentionner mes lectures de Paul Emile Victor sur la vie des Inuits, avant celle des derniers rois de Thulé de Jean Malaurie puis, dans un registre bien différent, celle du singe nu de Desmond Morris, chacune de ces découvertes littéraires marquant les étapes de ma vie. Mais le dernier jalon a été posé lors de mon année de terminale, à la suite de la révélation qu’a constitué l’esquisse des propositions méthodologiques de l’anthropologie par mon professeur de philosophie. L’approche pragmatique notamment, ce que je concevais alors comme une forme d’exploration des valeurs humaines en acte, extérieure à la librairie mais en résonance avec les livres, a su capter mon intérêt.
Après un bref passage dans le monde professionnel avant et pendant mon master, j’ai rapidement choisi de faire une thèse à la fin de ce dernier. Une partie de cette expérience loin du monde académique s’est déroulée en Thaïlande dans le cadre du service national civil. Elle m’a donné l’occasion de me familiariser avec le pays et de nourrir le mémoire que j’ai rédigé à mon retour. Il est devenu certain pour moi que la recherche allait devenir ma façon de vivre.
Après des années d’enquête ethnographiques en Thaïlande, le hasard du covid m’a contraint et forcé à travailler en France et j’en retire une sorte de leçon méthodologique. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est faire raisonner deux terrains, le premier dans un contexte lointain avec une étude du culte des Naga en Thaïlande, le second bien plus proche de nous, au moins en apparence, avec une enquête sur la géobiologie en France. Être passé par des terrains « exotiques » et lointains donne des habitudes. Cela est sans doute même susceptible de favoriser l’installation d’une forme de facilité dans la façon de créer le décalage. Mener une enquête en France m’a permis de découvrir d’autres façons de mettre à distance, de recourir à la défamiliarisation. Et c’est peu dire que ce travail sur la géobiologie m’a amené loin des repères que j’avais jusqu’alors quant à mon pays de naissance. Si je devais décrire ma pratique de l’anthropologie aujourd’hui donc, c’est à travers cette démarche et ces allers/retours entre terrain lointain et terrain proche, en affinant mes outils de distanciation et ma manière de jouer des écarts, de varier les modes de distanciation critique par étrangéisation. J’ai toujours tenu, par ailleurs, à l’idée de mener mes enquêtes en ne me limitant pas au seul recours à l’observation participante. J’ai en effet l’habitude de structurer mon travail ethnographique sur une forme de participation observante, d’expérimenter les pratiques donc, pas seulement les décrire depuis une position d’extériorité, en déplaçant l’étrangeté dans le champ de l’expérience sensible pour faire de l’anthropologie à partir du corps. Je m’intéresse ainsi également à ce qu’il se passe en termes de perception avant toute intervention de la réflexivité. Et paradoxalement, le passage par la géobiologie française m’a permis en quelque sorte de radicaliser ma tentative de relativisation de notre conception occidentale de l’être indexée aux notions de substance et de stabilité, à l’idée de conscience pour les êtres humains. J’essaye désormais, autant que faire se peut, d’accorder une primauté ontologique à la relation entre les choses plutôt qu’à ses termes.
Oui bien sûr. Ce sont les gammes méthodologiques maintes fois répétées qui permettent l’adaptation sans cesse renouvelée à des situations toujours nouvelles. L’anthropologie est une discipline très pragmatique et expérimentale au sens large du terme. Elle repose sur une manière d’être, de cultiver l’étrangeté et les rapports d’altérité. En ce sens elle est une science comportementale et expérimentale. Une carrière d’ethnologue, c’est continuer à affiner sa capacité d’analyse, de produire de la connaissance à partir de l’expérience sur le terrain d’entretenir une forme d’étrangeté, de trouver les bonnes comparaisons, les bons décalages producteurs de connaissance. Une fois que vous avez cette base, apprise à Nanterre, vous aurez comme une boite à outils que vous alimenterez au fur et à mesure.
Le premier cycle à Nanterre tel que je l’ai connu était pluridisciplinaire : on y découvrait la sociologie, l’ethnologie, l’histoire, la géographie, le droit, les statistiques et bien d’autres choses encore. Le parcours offrait ainsi une assise intellectuelle large avant de découvrir, lors de la troisième année, les multiples facettes de l’anthropologie. Au sein du département d’ethnologie, comme on l’appelait encore à l’époque, j’ai été sensibilisé aux subtilités de toutes les aires culturelles. J’y ai aussi appris l’art de la comparaison, outil central de l’anthropologie. L’approche généraliste de l’offre d’enseignement, l’acquisition de méthodologies tous terrains, m’a équipé des outils indispensables à la réalisation d’enquêtes ethnographiques, à l’organisation des données
Ce n’est pas vraiment une anecdote, mais c’est un grand moment de ma formation, une prise de conscience assez radicale. Pendant un cours de préhistoire sur le biface, nous avons eu le privilège d’assister à une intervention de Jacques Pelegrin qui est l’un des spécialistes de technologie lithique. Alors qu’on se posait la question de la taille du cerveau de ces premiers hominidés, il a évoqué la prouesse cognitive que la fabrication du biface requière. En recourant à une démonstration de taille de biface dans la salle de cours, il nous a montré qu’outre l’habileté technique nécessaire, l’exercice requière une capacité peu banale à prévoir et maîtriser une chaine technique longue et complexe. Cette démonstration exceptionnelle, incarnant un savoir-faire qui m’a paru si difficilement accessible au simple Homo Sapiens Sapiens que je suis m’a « percuté », si j’ose dire, jusqu’au plus profond de mon être.
C’est une question compliquée. J’ai déjà beaucoup insisté sur la méthodologie alors je voudrais aussi évoquer l’autre ingrédient essentiel de la discipline, l’émerveillement ! Il faut accepter de se laisser déstabiliser, parfois aux limites de l’inquiétude, se laisser prendre au jeu de la surprise, se mettre en état de l’accueillir. Cultiver une curiosité joyeuse de la déstabilisation. Cela peut paraitre un peu messianique comme formulation mais en fait c’est surtout une invitation à se glisser humblement dans un rôle de médiation. Avec ceci en tête, je conseillerais, aujourd’hui plus que jamais, de se forger une culture scientifique qui va bien au-delà des sciences sociales. Car l’anthropologie ne se limite plus à servir de caution aux sciences dites « dures » qui en appellent elles-mêmes à une pluridisciplinarité pleine et entière. Et tel que je comprends ce mouvement, se faire le relais et le carrefour de l’imagination des cultures présentes et passées me parait une entreprise des plus enthousiasmantes.