Juliette Cleuziou
Je venais d’un parcours de philosophie. Je crois qu’au départ, j’avais tout simplement envie de rencontrer des gens et de voyager…
J’ai décidé de laisser tomber la philosophie, de poursuivre en L3 puis en master d’anthropologie, et enfin en doctorat, grâce à l’obtention d’un contrat doctoral universitaire à Nanterre. J’ai fait mon doctorat entre 2011 et 2016, puis j’ai eu quelques mois de candidatures avant d’obtenir un contrat postdoctoral d’un an, au sein d’un projet financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), porté à Nanterre par Carolina Kobelinsky, membre du LESC. J’ai ensuite été recrutée comme maîtresse de conférences à l’université Lumière Lyon 2 et au Laboratoire d’anthropologie des enjeux contemporains (LADEC) en 2018, où je travaille depuis.
Mon travail de maître de conférences actuel croise enseignement et recherche du point de vue de la temporalité, bien que les deux activités ne soient pas tout à fait équilibrées. Je ne peux pas être exhaustive, mais pour résumer :
Côté enseignement, j’assure des cours qui vont de la L1 au M2 (en master d’anthropologie et en études de genre) où j’enseigne principalement de l’anthropologie générale, de la méthodologie et de l’épistémologie, ainsi que mes thématiques de spécialité (parenté, genre, migrations); j’organise et corrige les évaluations de ces cours (je le mentionne car cela prend pas mal de temps !) ; j’encadre aussi des étudiant.es de master, ce qui implique des contacts réguliers – formalisés au travers d’échanges de mails, de rendez-vous, d’évaluation de textes, etc. –, je lis leur mémoire et organise leur soutenance.
Côté recherche : je co-organise et participe à des séminaires de recherche, souvent mensuels, autour de thématiques transversales aux travaux des collègues de mon laboratoire (comme la question du care par exemple) et de l’aire régionale sur laquelle je travaille (l’Asie centrale) ; j’interviens dans les séminaires des collègues ou en conférences. Je travaille sur mes données, je rédige des articles, et j’en évalue régulièrement aussi (en tant que membre de revue ou de maisons d’éditions scientifiques, ou tout simplement comme spécialiste de telle ou telle thématique/région). Les activités éditoriales – au sein d’édition scientifique autour d’un projet de publication – constituent une partie intégrante du travail de chercheuse. Et lorsque le calendrier me le permet, je prévois un séjour de terrain (au Tadjikistan et, avant, en Russie), généralement juste après la fin des cours, autour du mois de mai.
Autour de ces activités, il y a également toute une série de tâches qui s’immiscent, que j’ai choisies d’exercer mais qui sont des responsabilités universitaires tournantes - il faut que chacun.e prenne sa part en quelque sorte. Il peut s’agir de responsabilités pédagogiques (responsabilité d’année de licence par exemple), de responsabilités au sein de son laboratoire (responsable d’axe de recherche, de séminaires, etc.), ou encore la participation à des instances qui assurent le bon fonctionnement de l’université (comme les réunions du département d’anthropologie ou les conseils d’UFR par exemple). Il faut également participer à des événements de communication autour de nos formations, comme les journées de l’enseignement supérieur, les journées portes ouvertes licence et master, diverses réunions d’informations, la publication et circulation d’informations sur notre formation, etc.
En termes de contenu, c’est évident, bien qu’il ne soit pas toujours facile de retracer l’acquisition de certaines connaissances qui s’approfondissent dans le temps, au fil des lectures – notamment au moment du doctorat – mais aussi des premiers enseignements. Je cite encore des travaux de collègues que j’ai eu l’occasion d’entendre en séminaire alors que j’étais en master. On avait dû organiser une journée d’études aussi, dont le thème Violence/Violences (je m’en rappelle encore !) nous avait forcé à contacter des chercheurs et chercheuses extérieur.es au département, à nous impliquer dans une démarche de recherche que j’avais vraiment appréciée. Cette initiation à l’époque m’a été utile en ce qu’aujourd’hui, elle constitue l’un des piliers mon travail. Du point de vue du terrain, les séminaires de méthodologie – et à l’époque, les séminaires aréaux – permettaient d’échanger de façon approfondie sur ce qui se passait sur nos terrains respectifs. C’étaient vraiment des moments privilégiés puisqu’ils permettaient de faire un retour sur nos pratiques – certes encore « jeunes » – mais tout de même. Bien qu’il puisse y avoir une forme de solitude inhérente à certaines enquêtes de terrain, la pratique d’échanger de façon détaillée sur ce qui se passe m’est restée comme un outil important de l’enquête elle-même. J’essaie d’ailleurs d’organiser cela avec mes propres étudiant.es lorsque cela s’y prête.
Ma formation à Nanterre m’a d’abord permis de comprendre ce qu’est l’anthropologie, dont je n’avais qu’une idée vague (pour le dire vite, celle de grands voyageurs -plus que voyageuses d’ailleurs- qui tentent de satisfaire une propension curieuse à documenter ce que font d’autres gens). J’ai découvert la littérature anthropologique, les multiples possibilités de terrain – du plus lointain au plus proche, y compris à Nanterre même -, j’ai aussi été mise au contact d’une sensibilité humaine – je n’ose dire humaniste tant ce mot semble aujourd’hui déprécié – qui m’a particulièrement touchée et qui m’a donnée envie d’approfondir ce « goût des autres ». Une propension non exotisante à comprendre les points de vue multiples, sans les déprécier, ni les plaindre, ni les envier (on parlait souvent du fait de « prendre les gens au sérieux »).
Mon parcours d’anthropologie à Nanterre était aussi marqué par le fait très stimulant que les étudiant.es de master recevaient leurs enseignements au sein même du laboratoire. Cela m’a fait comprendre ce qu’était – matériellement même – un laboratoire de recherche en sciences sociales, et cela m’a aussi rendu accessibles les chercheurs et chercheuses non enseignants, avec qui je souhaitais échanger autour de mes sujets d’intérêt.
La formation était proposée par une équipe qui transmettait une énergie et une bonne humeur auxquelles j’avais envie d’adhérer. Les enseignements eux-mêmes étaient passionnants ; mais j’avais aussi adoré l’organisation annuelle du « bal des ethnologues », souvent par les ethnomusicologues, où les concerts ont pu faire danser tout un département. On a vu pas mal de nos enseignants s'en donner à cœur joie !
Je suis loin d’être vielle sage, mais je recommanderais d’oser. J’ai croisé, depuis mes études, beaucoup de gens qui m’ont dit « j’ai étudié l’anthropologie… c’était génial, j’aurais aimé continuer… » Ce n’est pas une discipline évidente tant elle demande d’oser aller comprendre ailleurs. Et le contexte socio-économique et politique actuel semble la rendre encore plus difficile d’accès… Mais elle en vaut le coup !